Le Président de la Convention des Acteurs Non Etatiques de Guinée (CANEG) et Directeur Exécutif d’African Crisis Group a accordé une interview à la rédaction du site « aminata.com ». Dans son entretien, il a parlé des 100 jours de gestion du premier ministre, Kassory Fofana et du prétendu détournement de 21 millions d’euros à la BCRG.

Nous vous proposons l’intégralité de cet entretien.

Amianata.com : Quelle lecture faites-vous des 100 jours de gestion du premier ministre Kassory Fofana ?

Sékou Koureissy Condé : Je considère que l’arrivée du Docteur Ibrahima Kassory Fofana aux fonctions de premier ministre a suscité un espoir et beaucoup d’engouement. Et manifestement, son arrivée donne un ton nouveau, une certaine vitalité, un dynamisme qui renforcent cet espoir. La tâche n’est pas facile. Au contraire, c’est très difficile mais sur la base de son parcours, de son expérience et de ce que la Guinée représente en Afrique et dans le monde en terme de difficultés économiques, en terme d’image, en terme d’acceptation mutuelle et de cohésion sociale, je pense que l’une des tâches qui attend le premier ministre est aussi sociale et politique. Il faut amener les guinéens à la réconciliation, à l’entente et au travail. Il faut renforcer l’autorité de l’État, renforcer la justice dans son impartialité et dans son objectivité.

Il avait fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille. Êtes-vous satisfaits de ce qui a été fait ?
Je n’ai pas encore de résultat à ce niveau. La corruption interpelle chaque guinéen. Lorsque vous traversez un barrage et qu’on vous demande de l’argent, si vous donnez, vous êtes dans la corruption. Lorsque vous demandez un marché et qu’on vous demande de l’argent, si vous donnez vous êtes dans la corruption. Dans les pays africains la corruption est encore trop présente. Je souhaite qu’elle soit combattue, dans les comportements et dans les mesures gouvernementales. Il faut considérer que nous sommes dans un pays pauvre et le train de vie de l’État, du gouvernement, est inutilement provocateur.

Des médias révèlent que 21 millions d’euros auraient été détournés à la banque centrale de la République de Guinée (BCRG). Votre avis sur ce sujet ?

J’ai été surpris d’entendre cette nouvelle. Je pense que c’est grave pour l’image de notre pays. Je pense que nous avons été victimes d’une haute manipulation. Quand on parle de disparition, il faut le prouver. Jusqu’à bénéfice d’inventaire, il faut considérer que c’est faux. La Société civile regrette l’utilisation de médias intérieurs et extérieurs dans les basses querelles d’intérêts. Comment peut-on se baser sur une lettre anonyme pour affirmer qu’il y a eu un détournement ? Le simple bon sens exige l’investigation approfondie, l’écoute des toutes les parties, le recoupement des informations. Il ne faut pas se fier à une seule information sans vérification, surtout lorsque la source est douteuse. En tant que citoyen épris de justice et de paix, et directeur exécutif de l’African Crisis Group, je suis sous la pression des demandes de plusieurs cabinets internationaux de transparence et de bonne gouvernance par rapport à cette question. Après avoir échangé et écouté toutes les parties concernées, je suis arrivé à la conclusion que les médias et certains responsables politiques sont tous victimes d’une vaste et intelligente manipulation. Je suis profondément attaché à l’impartialité, à l’objectivité et à la justice. C’est mon attachement à ces valeurs qui me vaut aujourd’hui cette position et toutes ces sollicitations au niveau international en tant que directeur exécutif de l’African Crisis Group. Je n’ai pas de leçon à donner, mais ce que je demande à mes compatriotes c’est faire en sorte de reconstruire la conscience nationale. C’est-à-dire les limites à ne pas franchir lorsqu’il s’agit de la patrie. Une banque centrale est un patrimoine, une institution de prestige, c’est aussi la vitrine financière internationale de notre pays. Nous sommes l’un des rares pays en Afrique qui, depuis l’indépendance, tient à sa monnaie nationale : le Syli et ensuite le Franc guinéen. De ce point de vue, la monnaie et la BCRG sont symboles de souveraineté. Dans ce cas précis, lorsque la responsabilité d’un citoyen est engagée, je préfère porter plainte. En pareille circonstance, il faut tenir compte aussi de l’image et de la crédibilité de notre pays face aux partenaires économiques et financiers. Je suis acteur de la Société civile, je ne suis pas avocat d’un régime. Mais je dois avoir le courage de la vérité et de l’impartialité pour l’intérêt supérieur de la nation.

Quel conseil avez-vous à donner aux responsables de la BCRG ?

Je n’ai pas de conseil à donner. Je considère que lorsque la responsabilité d’une personne est établie, elle doit être poursuivie. Laissons la BCRG s’exprimer. Je demande simplement la retenue. Je ne veux pas de poursuite contre ceux qui ont déclaré ça. Cela nous amènera à des querelles. Quand tu touches à un cheveu d’un journaliste, tu as mal fait et quand le journaliste coupe la tête, il a mal fait aussi. Il faut rester dans les limites. Je pense que s’il y a malversations, c’est à la justice de trancher. On ne peut pas affirmer sans démontrer. Il faut éviter des affirmations dites gratuites. Dans ce cas espèce, j’ai été surpris de la vitesse avec laquelle nous avons été tous entrainés dans un jugement sans avoir des éléments constitutifs. Cela arrive souvent dans notre pays. La violence de l’État a souvent fait des victimes. Cette fois-ci, nous avons une autre forme de violence.

Il faut garder l’espoir, une dynamique nouvelle. Cette transition générationnelle doit être prise en compte. Je regrette cette division quelle que soit sa forme. Je m’impliquerai personnellement à ce que les uns et les autres reviennent à des meilleurs sentiments et que sans passion, sans violence, l’on puisse reconstituer et professionnaliser la société civile guinéenne.

Qu’estce que vous avez à ajouter pour clôturer cet entretien ?

Je vais lancer un appel à la raison nationale, à la conscience nationale. Les États africains ont 60 années d’indépendance. Nous allons apprendre à respecter les limites dans toutes choses. Lorsque l’on n’est pas content, il faut tenir compte des comportements qui peuvent finir par la guerre. Il faut éviter des langages qui peuvent finir par la violence. Pas aujourd’hui peut-être mais un autre jour. Il ne faut pas provoquer des précédents fâcheux lorsqu’on a beaucoup de pouvoir dans les mains ou lorsqu’on n’a pas de pouvoir du tout. Il faut revenir au sens du dialogue, à l’acceptation mutuelle, au travail collectif pour l’intérêt de la nation.

Propos recueillis par Mamadou Aliou Barry pour Aminata.com